J'aurais mieux fait de prendre l'avion

Trip Start Jul 01, 2000
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Trip End Jan 09, 2005


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Flag of Uzbekistan  ,
Wednesday, July 5, 2000

J'arrive à la gare routière à 7h30. Le bus, un Ikarus hongrois dont le compteur kilométrique est resté bloqué sur 765 323 km, part à 8h00. Le trajet vaut 3 000 soums pour 5 000 km. Le bus est parfaitement agencé : des rideaux noirs empêchent le soleil de rentrer, mais la chaleur est étouffante. Les deux chauffeurs mécaniciens ont chacun leur lit : l’un derrière l’autre, à l’avant, collés au siège du conducteur —à qui une affichette stipule qu’il est interdit de parler. Les deux gaziers sont des Russes, blonds et tous deux sosies parfaits d’Harrison Ford.

Ils se sont probablement partagé toute la nuit l’hôtesse qui m’accueille et encaisse mes 3 000 soums avant de se remaquiller et de s’en aller on ne sait où. Le bus sent la sueur, la poussière et un mélange de tout ce qui pourrit sous les sièges depuis trop longtemps.

8h00. Je suis toujours seul dans le bus, rien n’indique le départ. L’un des chauffeurs bricole son autoradio et parvient à lui redonner du souffle là où tout électronicien français aurait mangé sa casquette. Sa patience est à toute épreuve. Il fait des essais avec des cassettes qui semblent graillonner de vieilles chansons d’Era et de C. Jérôme.

8h20. Les premiers passagers commencent à arriver et s’installent accroupis à la manière asiatique tout autour du bus, chacun mangeant son stock de pipas. Soudain, l’autoradio s’arrête. Le chauffeur entreprend aussitôt son troisième démontage remontage…

8h45. Les deux chauffeurs s’en vont, probablement en quête d’un petit-déjeuner. L’autoradio fonctionne convenablement. Un book maker arrive et inscrit à grand renfort de cris le nom des passagers sur un cahier en encaissant au fur et à mesure. Comment lui expliquer en russe ou en ouzbek que j’ai versé mon écot à une femme dont je ne sais toujours pas si elle était hôtesse du bus ou prostituée de passage, et que les deux chauffeurs qui eussent pu témoigner en ma faveur sont partis déjeuner. L’explication fait passer le temps.

9h25. L’attente continue. Selon à qui je pose la question, le bus est retardé d’une heure, ou de deux, ou de trois, ou bien confirmé pour 8h00, à moins qu’il ne s’agisse de la durée du trajet.

10h00. Retour des chauffeurs. L’autoradio avec mesquinerie a profité de leur absence pour avaler la bande de la cassette. Re-démontage du poste. A priori, on attend que le bus soit plein pour partir. Les gens montent, transpirent, descendent, font le tour, remontent…

10h30. Les chauffeurs s’en vont à nouveau. Retour une demi-heure plus tard, ravis, avec un énorme poisson séché accompagné d’une volée de mouches. Il est consciencieusement entreposé sous une trappe, dans le creux de la roue de secours, pour plus tard. Ça donne des idées aux autres passagers, et bientôt le bus est un gigantesque aquarium asséché qui pue la rascasse à plein nez.

11h30. Une nuée de passagers vient s’assœir dans le bus, on croit au départ.

11h40. Un Ouzbek vient demander des outils au chauffeur pour réparer l’autoradio de sa Lada. Voilà un défi que relève prestement notre ami. Réparation de l’autoradio de la Lada 1300 du péquin.

12h15. Les deux chauffeurs sont accroupis à l’ombre et regardent leur bus. Sans savoir pourquoi, tout le monde se lève et descend. Il n’y a pas eu de sirène mais on comprend que c’est l’heure du déjeuner.

13h00. Retour de l’hôtesse qui comptabilise l’argent. Elle a amené une copine avec qui elle papote hardiment.

13h30. Retour de tout le monde. Le chauffeur met le contact, les passagers montent, le bookmaker hurle à tout rompre "Boukharaaaah !!! Boukharraaaahh !!!". Le cri fait son effet. Dans les minutes qui suivent arrivent plein de nouveaux clients chargés à pleins bras ou avec de lourds chariots, portant des sacs de vivres, des tissus, des habits, des meubles… Le chauffeur coupe le contact et descend avec son collègue surveiller le chargement de la cargaison. Je grille ma 20ème “Pogonu”. La cargaison ne rentre pas. On ressort tout et on recharge. Ca ne rentre toujours pas. Commence alors une longue discussion accroupie entre le propriétaire de la cargaison, qui doit bien l’acheminer et la vendre pour vivre, et le chauffeur, responsable de l’équilibre de son véhicule qui doit arriver à bon port. Finalement, on pousse très fort, on tape, et ça finit par rentrer.

14h00. Les gens montent à nouveau dans le bus : un cinquième pour faire le trajet, la moitié pour faire des adieux, le solde pour vendre des pains, samoussas, cigarettes, pipas…

Les adieux redescendent, les vendeurs aussi, quelques adieux remontent, le chauffeur met le contact, les derniers adieux redescendent, quelques passagers aussi, puis remontent par l’arrière ou courent acheter quelque chose. La porte se referme. Puis s’ouvre à nouveau : on a oublié de faire une ultime recommandation, de donner un peu d’argent… La porte se referme. Arrive un quidam avec un nouveau chargement de sacs. Le chauffeur coupe le contact et l’autoradio qui souffrait de toute cette agitation. On redescend, on décharge, on recharge, cette fois ça ne rentre vraiment plus. Les sacs sont entreposés à l’arrière du bus. Les passagers remontent, les adieux et les vendeurs aussi, et le cirque recommence.

14h30. Départ du bus.

14h40. Arrêt du bus à la sortie de Nukus pour faire le plein d’essence. Les jerricans sont entreposés sous des arbustes entassés pour les protéger du soleil. rassemblement des passagers éparpillés et nouveau départ.

15h20. Première crevaison de pneu. Le trajet en comptera cinq au total, et le bus arrivera à Boukhara avec un ressort en moins.

05h30. Arrivée à Boukhara, à 350 kilomètres de Nukus
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