Les bouts de ficelles

Trip Start Jul 01, 2000
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Trip End Jan 09, 2005


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Saturday, December 25, 2004

Chorsu. Quatre chemins, quatre routes vers le monde. Un bazar gigantesque, à l'orientale, autour duquel s'étend une cité soviétique construite sur les ruines d'un formidable tremblement de terre. Au nord-ouest du bazar a survécu pourtant un quartier de la Tachkent historique. Une portion de ville aux allures d'autrefois, ou les ruelles aveugles serpentent en impasses innombrables le long des murs de chaux blanche. Des portes bleues ou vertes, et des conduites de gaz repeintes en jaune depuis que quelques ouvriers ont recupéré de la peinture au chantier, lors des préparatifs pour la venue de la banque européenne en 2003. Un des rares changements dans ce quartier depuis des années. Le labyrinthe cache en son coeur la madrasa Barak Khan, extrême limite fréquentée par les touristes. La gigantesque place déserte située juste derrière est utilisée pour brûler les ordures, mais les gosses de Chorsu en ont fait leur base de jeu au printemps. Quelques vieux bâtiments à l'abandon ont été détruits pour faire place a une bibliothèque. Les gosses migrent en été encore plus loin, de placettes en ruelles, pour atteindre leur nouveau terrain, le petit canal, à l'autre bout du quartier. Quatre chemins, quatre saisons animees par des bouts de ficelles dans un quartier presque ennuyeux. Excusez-le, il ne voit pas le temps passer.
Sur les bancs les aksakal aux barbes blanches et tioupés enfoncés sur le crâne, aux fenêtres les femmes et leurs bébés posés pour regarder le temps passer, aux toits les chats a l'affût d'un chant d'oiseau trop présomptueux, à la madrasa Barak Khan les étudiants en théologie, et dans la rue, courant dans les odeurs du gaz qui s'echappe de toutes les conduites percées, des gosses de partout, des gosses de rien qui depoussièrent leurs rêves aux quatre vents

C'est l'histoire d'un quartier mort où ne poussent que les gosses, centimètre après centimètre. Des gosses aux poches percées qui perdent tout ce qu'ils y rangent, des gosses qui piétinent leur image dans toutes les flaques d'eau et ne se lassent pas de la voir renaître. Des gosses aux yeux enfouis dans le soleil ou au fond de l'eau, à la recherche des bouts de bois, des bouts de papier, qu'ils chargent de porter leurs rêves. C'est l'histoire d'un quartier où tout ce qui existe est ce que l'on imagine, et ne tient qu'avec des bouts de ficelles que l'on tente toujours de rafistoler.

Le printemps chante le vent sur un air que sifflent les bouts de papier haut dans les airs. Avec une page de magazine et quelques brindilles nouees, le cerf volant est un miracle projeté vers les cieux, portant avec lui, puérils, l'imagination éclatée des enfants de Chorsu. La ficelle la plus longue l'emporte, mais les tricheurs sont légion sur les toits des maisons, pour gagner encore quelques mètres, un peu d'altitude. Ibatullah a enroule autour d'un bâton une ficelle de 150m pour inscrire un nouveau record dans le quartier. Le cerf-volant decolle correctement, la ficelle se déroule mais bientôt finit par peser trop lourd et traîne au sol, le bout de papier incapable de progresser plus haut redescend doucement. Il faudra une autre tentative, un cerf-volant plus grand. Autour d'Ibatullah, cet échec rehausse les performances des concurrents. Tous les gosses le nez en l'air, contemplant leur jouet, minuscule point perdu dans l'azur, ou courant pour le faire décoller, ont déjà oublie sa folle tentative. Les iris réduits a rien affrontent le soleil en face, et les bouts de papier dansent sur les nuages de mars pour se poser au soleil de juin, entortilles autour des fils electriques, conduites de gaz, et jonchent en été les toits de tole surchauffes des maisons blanches d'un quartier qui se desertifie.

L'été les jours patientent, c'est fete chaque matin. Les familles les plus aisées, ou les écoliers ayant obtenu de bons résultats, vont profiter de l'air pur des montagnes voisines, à Tchimgan ou au reservoir de Tchatkal, dans les contreforts des Tian-Shan, pour des pique-nique et quelques rondes en pédalo à la rencontre des autres enfants du pays. Les gosses restés a Chorsu sortent les bouts de bois et se réunissent autour du canal, dans une lutte précaire pour le contrôle des ponts.
Dès juillet fondent les montagnes, et les neiges du Tian Shan coulent en flots agités dans les canaux de la ville. Recouvrant les detritus et offrant aux gosses un nouveau territoire de jeux. C'est la saison pour nager entre deux eaux, où les bouts de bois flottent comme les bouts de papier dans l'air, une dimension en moins. Les ficelles qui les retiennent s'emmêlent sous les ponts. les bouts de bois décollent, plongent et refont surface, se perdent, portés par un courant trop violent, vers le pont suivant où d'autres bouts de ficelles préparent une capture incertaine. Dilnara, 6 ans, est la seule fille à se livrer a cet exercice essentiellement masculin. Mais son grand frère est un des champions reconnus du quartier et personne n'ose se moquer des balbutiements de sa soeur. Elle évite ainsi les claques que les grands donnent aux petits lorsque ceux-ci ratent une manoeuvre. La perte d'un bout de bois est sévèrement sanctionnee et les petits ne s'occupent en general que de faire les noeuds, sur la rive, et de regarder jouer leurs aînés. Les bouts de bois s'entrechoquent, ils créent à la surface de l'onde des sculptures éphémères qui sont le régal de l'imagination pour retomber aux premiers gels de septembre, dans les hauteurs, quand l'eau fuit le canal et révèle les détritus entassés.

L'automne à ses heures projette en avant ses ombres, c'est le temps de la taille des arbres et les bouts de bois trouvent d'autres destins. Epées, lances, arcs et flèches sont distribués pour chaque tribu a la conquête de la grande place, d'une rive du canal ou d'un pont que l'on imaginera stratégique. Lorsque la guerre est finie, on se réunit à la fraicheur de l'ombre projetée de la madrasa pour débattre de l'utilité des armes. On aperçoit alors des bouts de bois qui décollent furieusement dans les airs. Le temps qu'ils retombent est mis a profit par une équipe pour prendre ses positions, tandis que l'autre s'empresse d'aller récuperer le précieux baton. Ce trésor convoité par les uns, protégé par les autres doit trouver son possesseur en un temps limité pendant lesquels courses poursuites, captures, utilisation des arbres, des bouches d'égout, des tas d'ordures forment un échiquier où chaque chose a sa place, où chacun tient son rôle, et où chaque déplacement obéit à une règle. Evincés d'un jeu trop rapide, les petits sont réunis a l'autre bout de la place et font face a Gulnoza, la fille d'une des otin oiy du quartier. Exercices physiques, chants, sourates, calcul mental, elle répète et transmet son petit lot de connaissances de dimanche en dimanche jusqu'aux premiers froids de décembre.

Rien ne vient briser cela, l'hiver arrive toujours. Affublés de leurs longs tchapans, la chapka bien enfoncee jusqu'aux yeux, les aksakals aux mois d'hiver, se réchauffent à la vue des gamins agités.
Dans les ruelles où les arbres ne poussent pas, commence le temps des bouts de craie, qui dessinent au sol des circuits éphémères, dictant des courses poursuite folles. A chaque carrefour les ruelles deversent les flots d'enfants qu'elles charrient. Elles sont sûres de leur chemin, ne commettent pas d'erreurs : les chocs sont violents à souhait et la douleur traduite en éclats de rires cristallins. Le sol du quartier est ainsi parcouru de frontières, d'itinéraires, de territoires, de zones franches. La plupart des jeux ne durent qu'une saison, l'année prochaine on les aura oubliés pour en inventer d'autres. Cette annee, Yulduz a crée le "loup et les lapins". Il faut 20 bonnes minutes pour dessiner au sol un jeu qui trouvera son issue en quelques secondes. Réfugiés dans leur clapier, les lapins s'elancent au signal pour aller chercher des carottes, alors que le loup les poursuit, impitoyablement. Il arrive qu'un loup impatient ou trop imprudent tombe dans un trou, piège mortel qui marque pour lui la fin du jeu. Aux grands froids de janvier, la neige vient parfois perturber ces jeux. Commence alors le temps de la guerre. Les clans se scindent et les boules de neige frappent quiconque s'aventure hors de son territoire. les batailles font rage de part et d'autre du canal ou l'on se mitraille a bout portant. Ici les règles sont les mêmes que partout dans le monde, il faut toucher le premier. Et comme partout dans le monde, s'il y avait de l'eau dans le canal, on y patinerait, mais seuls les ordures sont pris dans de minuscules flaques de glace impuissantes a les recouvrir toutes.

Sous le regard des étoiles, le quartier s'endort. La vie nocturne est cantonnée aux vieux postes de télévision et quelques Volga qui rentrent dechargées du bazar. Seuls les plus grands sont autorisés a flâner au début de la nuit dans les rues ou sur la grande place entre le mausolée et la madrasa. La nuit tombe sur le labyrinthe des ruelles aveugles où les gosses perdent et retrouvent leurs rêves. Ils s'endorment la bouche grande ouverte comme si tout cela les plongeait dans un ébahissement plus profond que la nuit. Et jusqu'à l'aube, dans leur coeur, quelque chose s'écoule lentement, goutte à goutte, le temps, et ses saisons dans le désordre.
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