8 jours, 7ième partie: Constats

Trip Start Jul 09, 2009
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Trip End Feb 18, 2014


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Flag of Haiti  ,
Sunday, July 24, 2011

Docteur Pierre-Louis a environ 35 ans. Haïtien, il travaillait pour Médecins du Monde Canada depuis quelques années, et comme coordonateur médical des projets depuis 2 ans. Les 2 pieds bien sur terre, il conjuguait entre direction de projets, d'employés, et pratique médicale en gynécologie. Et comme si ce n’était pas assez, en plus d’avoir une femme et un petit bonhomme de 4 ans, il faisait une maîtrise à temps partiel le soir. Le calme dirigeait toujours ses interventions, qui savaient se faire rassurantes.

Le soir du tremblement, je l’ai eu au téléphone moins d’une minute. Il tentait de se contenir, mais y arrivait mal : sa maison, qu’il avait construite petit à petit avec les années, s’était complètement écroulée. Mais pis encore : il ne retrouvait pas sa femme et son fils.

Jour 1, il me rappelle, mais ça coupe court encore une fois. Je comprends néanmoins qu’il a retrouvé sa famille, saine et sauve. Il s’en va avec eux en province. Sa voix trahit son calme habituel : la panique règne dans son camp.

De voir ainsi mon collègue se désorganiser me démolit. D’autant plus que je n’ai que des informations partielles, et que je ne peux lui apporter aucun soutien. Une fois de plus, c’est l’impuissance, une tension mêlée de douleur, de tristesse et de « focusse sur ta tâche; organise une réponse d’urgence » qui rend un malaise sourd dans le creux du ventre.

Jour 2, 3, 4 et 5, personne n’a de nouvelles de lui. Mystère. Personnage assez central et charismatique de notre organisation, les gens s’en inquiètent.

Jour 6, il m’appelle. Il veut rentrer à Port-au-Prince pour essayer d’aller au Canada. Il a entendu dire que la Canada a débuté un programme de parrainage et me demande assistance. Je ne puis peu pour lui, mais lui transmets ce que je sais : qui que ce soit avec un passeport canadien peut se présenter à l’ambassade et sera pris en charge, lui et sa famille. Et comme son fils a un passeport canadien, je lui dis de se rendre avec sa famille directement à l’ambassade. Il m’en remercie, mais encore une fois, je ne le reconnais pas à sa voix, un peu désorganisée, basse, traînante, sans espoir et lendemain. Dr Pierre-Louis, où est ton âme, ta verve, ta présence, tes solutions aux problèmes? Je ne t’entends plus!

Je n’aurai plus de nouvelles de lui pendant plusieurs semaines, après quoi j’aurai su qu’il est effectivement entré au Canada avec sa famille, sain et sauf. Je lui parlerai quelques minutes 1 mois après moi-même être sorti d’Haïti, et heureusement, mes inquiétudes fonderont en entendant sa voix « d’avant », calme, assurée, joviale. Au moins un rescapé.

*****

Au jour 1, je me rends à l’hôpital de Choscal, dans Cité Soleil, où nous avons des activités depuis 2001. Nous n’avions absolument aucune idée de ce qu’on trouverait, car nous n’avions aucune nouvelle de ce côté. Heureusement, et après une évaluation rapide, l’hôpital a tenu bon, n’est à peu près pas fissuré; mais tout le monde est dans la cour extérieure car les répliques ne lâchent pas, et personne ne veut se risquer de rester à l’intérieur d’un bâtiment. La scène est quand même étonnante, voire choquante. Je ne sais pas comment Alain, qui est toujours derrière moi, fait pour la tolérer.

Des dizaines de patients sont couchés par terre, sur un lit, un brancard, une couverture, ou sur rien du tout. Pas vraiment d’organisation, de section, d’arrangement, de triage. Pas de médecin en vue, aucun staff administratif non plus, pas de gardien, pas d’archiviste, aucun personnel de soutien. Des blessés pour la plupart, quelques accompagnants. Certains ont des pansements propres, mais ils sont rares, car les 2 seules infirmières que je vois ne suffisent pas à la tâche. Les autres ont des pansements crasseux, sanglants. Certains ont des plaies ouvertes, sans aucun pansement appliqué. J’ai vu 2 fractures ouvertes, les os sortant de la chair, sans qu’on se soit occupé d’eux. Une autre femme, couchée, hébétée, regardait dans la vide, le corps dénudé; elle avait perdu sa couche de peau noire par des brûlures extensives sur le corps et ressemblait à une blanche, tant elle avait perdu de peau. On entendait des pleurs d’enfants, des râles et des plaintes d’adultes; des regards implorants se tournaient vers nous, des mains suppliantes se portaient vers les nôtres.

Je ne pouvais rien, rien, rien faire pour eux, au moins de façon immédiate. Je n’avais rien avec moi, en termes de matériel. Ces gens avaient besoin de staff médical, de matériel, de médicaments. Il n’y avait que 2 infirmières, qui m’ont rapidement dit qu’elles étaient dépassées et manquaient de tout. Je n’avais rien. Je ne pouvais rien. Ce n’était, en fait, même pas mon travail, de leur apporter des soins, ce qui était d’un paradoxe total d’avec l’antérieur de ma vie professionnelle. « Focusse sur ta tâche; monte une réponse d’urgence; ne soigne pas toi-même ». Cette phrase, je me l’aurai dit souvent, car sans elle, je serais resté un peu partout, à soigner des blessés partout dans les rues de Port-au-Prince, lors de mes nombreux déplacements. N’empêche que de s’abstenir à faire du bien devant autant de besoins relève de l’impossible. Ce fut une des expériences les plus difficiles de ma vie : plusieurs fois par jour se dire « non » à aider, car ma tâche était autre. Le souvenir en est pénible.

Je pars donc de cet hôpital avec le cœur qui pleure, mais avec dans la tête des idées, des plans de travail. C’est à ce retour de bureau que je vois les 4 corps abandonnés lâchement sur un terrain vague au bord d’une route. Suite interminable d’atrocités.

*****

Au jour 2, je suis retourné à l’hôpital, pour y apporter quelques caisses de médicaments, de pansements et équipements médicaux divers. Je n’avais pas encore de ressources médicales moi-même, mais au moins je donnais ce que j’avais au staff en place, qui pouvait faire quelque chose. C’était ma première action concrète pour un soulagement à des patients, du moins de la manière que je connaissais en tant que médecin, pas en tant que gestionnaire. Cela m’aura réconforté un peu. Pour le reste, les décisions se prenaient assez rapidement, les transmettaient à Montréal, qui me donnaient moult support, instructions, et moyens de faire ce qu’on voulait faire.

*****

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