L'appel des ORIXAS

Trip Start Oct 17, 2007
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Trip End Apr 04, 2008


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Where I stayed
Hotel Artemis

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Friday, March 14, 2008

Salvador de Bahia - Brésil
Mercredi 12 mars 2008 - 20 heures
Nuit noire dans une "favela" excentrée de la cité.
 

Ce soir, une cérémonie de « Condomblé » a lieu dans le « terreiro » où nous nous rendons.
A 20 heures, au fond de ce quartier perdu, sombre et mal-famé de Salvador, nous débarquons sur les conseils du veilleur de nuit de notre pousada. Questionnements insisitants de notre part la veille. Il finit par nous indiquer qu'une cérémonie doit avoir lieu le lendemain dans un « terreiro » très éloigné du centre.   Certes, c'est un endroit paumé. Voire oublié. Ruelles sombres, habitants qui contemplent la non-activité de leur faubourg depuis le trottoir. Ce n'est qu'un terreiro parmi tant d'autres disséminés un peu partout dans la ville et les favelas. « Terreiro » ou lieu où se déroule le « CONDOMBLE ».
 
Des marches...une simple ampoule qui éclaire l'entrée d'une salle carrée claire. Un sol couleur de terre battue. Des murs clairs, quelques représentations florales sur le haut des murs. Murets de béton sur les pourtours de la salle. Des portes, au fond, à gauche, à droite. Accés voilés par des rideaux aux couleurs vives. Au fond de la salle, un muret devant lequel sont installés des tambours de tailles différentes.
 
Nous entrons. Je serais sur le muret de gauche. Charles sur celui de droite. Femmes d'un côté. Hommes de l'autre.
La salle se remplit au fur et à mesure. Couleurs gaies voire vives. Pas de noir. Peu de couleurs foncées.  Au centre de la pièce, un cercle de couleur claire. Une jarre en terre cuite et autour, trois plats sont disposés à même le sol. Une assiette de riz, une de farine de manioc et une dernière de ce qui ressemble à du sucre.
 
Je suis à l'affût. De tout. Ce qui peut se produire. Advenir. Arriver.
Et je suis bien la seule ! L'assemblée semble impatiente mais pas inquiète.
  
« Le CONDOMBLE »
 
Le condomble est auréolé de mystère. D'une aura magique et mystique.
Parce que peu accessible aux yeux des étrangers ? Des non-iniciés et non-pratiquants ?
Parce que relié dans notre imaginaire aux rites « vaudous » effrayants africains ?
Parce que difficile d'accés ? Parce que gardé secret ?
Un peu de ça et beaucoup d'autres choses probablement. Le « condomble » est un rite religieux d'origine africaine amené au Brésil par les esclaves noirs d'Afrique de l'ouest. Des descendants de Yorubas pour la plupart. Cette cérémonie a pour but d'appeler les dieux.
 
Depuis son 'importation' originelle au Brésil, la cérémonie de Condomblé a quelque peu évolué et s'est enrichie des métissages, des apports d'autres cultures et religions. Elle fait intervenir tous les Orixas ( au nombre de 15 pour les principaux) contrairement à sa pratique en Afrique où une tribu vénère un Orixa unique et fera intervenir celui ci uniquement lors de la cérémonie.
 
Une chose a peu changé au fil du temps pourtant. Son caractére mystique, effrayant...
Considéré comme sacrilège pour le portuguais et leur catholicisme omniprésent. Ils ont voulu évangéliser à tour de bras. Pourtant, l'évangélisation n'a été qu'une couche de vernis, leur donnant 'bonne conscience'.
L'existence d'une « âme esclave » restant douteuse pour eux, ils ont évangélisé sans éduquer. Un signe de croix et ça ira bien. Ca les a rassurés. Plus de rites « sacrilèges ». Plus de cérémonies mystiques aux incantations effrayantes. Interdiction !
 
Les esclaves se sont 'adaptés'. Privés de leurs rites tribaux, privés de l'accès aux églises, ils ont courbé l'échine.
Signe de croix de façade. Rites tribaux cachés dans des lieux secrets inconnus des 'blancs'.
Ils ont ainsi perpétué en secret la cérémonie du Condomblé, d'appel de leurs divinités, les ORIXAS.
 
L'autorisation de culte du condomblé est très récente = 1984.
On comprend pourquoi il est si difficile d'y assister et de voir par ses propres yeux. Ironie du sort, le syncrétisme religieux s'est tellement développé à Salvador que les Orixas, divinités africaines, ont tous un correspondant dans les saints catholiques. Et inversement. Vénérer l'un implique vénérer l'autre. Les habitants de Salvador se rendent pieusement et fiévreusement à l'église le matin et les mêmes se rendent le soir dans un 'terreiro' pour un Condomblé !
 
Nous y sommes, en ce mercredi soir, avec nos regards curieux de non-iniciés.
Le 'terreiro' s'est rempli en quelques instants d'une assistance joyeuse. Bruyante mais respectueuse.
 
Le silence se fait. Un homme, vêtu de blanc, se positionne au centre de la pièce, proche du cercle peint sur le sol où se trouvent la jarre et les plats de nourriture. Il est vite rejoint par des femmes et un jeune homme.
Les musiciens ont pris place devant les tambours.
 
Petite agitation... Le «  maître de cérémonie », énorme homme noir vêtu de blanc de la tête aux pieds, une coiffe en cuir décorée de coquillages 'buzios', se met à agiter un instrument métallique qui émet des sons stridents de fouet de cuisine ! Les femmes ont formé un cercle autour de lui. Elles sont vite rejointes par d'autres. La couronne qu'elles forment s'ébranle. Les tambours commençent à frémir, le chanteur prend son souffle.
 
Et en un même et unique mouvement, tous les intervenants s'agitent !
Le chanteur, vêtu d'une chemise rouge vermillon et d'un long collier porté de biais sur le torse, entame ses chants Yorubas. Mélange de cris, de lamentations et d'incantations.  Les incantations sont aussi différentes et variées que les différents chants qu'il lance.
Chaque Orixa, chaque divinité, va être appelé à venir nous visiter au cours de cette cérémonie.
Et chaque Orixa a un chant attitré et des mouvements de danse particuliers.
Au son des incantations du chanteur, les musiciens battent le rythme sur leur tambour. Et l'assemblée d'accompagner leurs mouvements de mains.
 
Le cercle s'ébranle autour du maître de cérémonie. Les femmes entament un mouvement lancinant. Pas sur le côté, bras battant l'air de chaque côté. Elles tournent en rythme autour du cercle. Leurs volumineux jupons blancs se balançent au rythme envoûtant des percussions et des chants. Emmenés par les battements de mains de l'assemblée, le cercle tourne, tourne, les pieds prennent le mouvement, les bras suivent et la même chorégraphie se répète tout au long du chant. Qui n'en finit pas...
 
Les danseurs forment une joyeuse symplonie blanche autour du 'PAI' ( maître de cérémonie). Noirs d'ébène ou plus métissés, le blanc immaculé de leur tenue contraste sur leur peau. Toutes sont vêtues de jupons blancs volumineux. Un chemisier de dentelle blanche recouvrant les épaules. Une coiffe blanche, foulard noué autour de la tête. Un autre foulard noué autour des hanches. BLANC. Immaculé. Seules les ornementations les distinguent les unes des autres. Certaines portent autour des bras des barcelets de cuir ornés de coquillages. Certaines ont ces coquillages sur les nombreux colliers qu'elles portent autour du cou et qui leurs descendent jusqu'à la taille. Blanc immaculé des étoffes. Gaité Tapageuse des multiples rangs multipcolores des colliers. Un rang bleu. Ou trois rangs, un vert, un rouge, un rose. Ou même, dix rangs, plusieurs verts, des bleus et des jaunes agrémentés de coquillages.
C'est ce qui les caractérise et permet d'identifier l'Orixa qu'elles représentent.
 
Chaque danseur représente un ou plusieurs ORIXAS, divinités.
OXALA, maître des ciaux. OXUMARE, seigneur des mouvements et ordonnateur de la pluie. OXUM, sirène de l'eau, la santé et l'amour. OXOSSI, roi de la forêt, des plantes et des animaux. OGUM, dieu de guerre et des chemins. OMOLU, guide des morts, règne sur l'intérieur de la terre. YANSA, déesse des vents et orages. OXALA, régent du ciel. OBA, reine de la guerre. NANA, reine de la vie et de la mort...Et tant d'autres...
Chaque ORIXA a son jour de 'règne' dans la semaine. 7 jours, 15 Orixas majoritaires et de nombreux autres minoritaires. Toutes ces divinités, représentatives du bien mais aussi du mal, se partagent la semaine. Ce soir, mercredi, c'est XANGO, seigneur de justice, éclair et tonnerre, qui dirige la cérémonie. C'est son jour.
 
Au cours de la cérémonie de Condomblé, tous les Orixas sont 'appelés' par des chants lancinants, des danses et les frappements de mains de l'assemblée. Portés par la musique, leur rythme envoûtant en cercle, les danseurs vont être 'habités' par leur Orixa. ORIXA ou « pouvoir de la tête ». L'humain se perd dans la transe et se laisse habiter par la divinité. Au cours de la cérémonie à laquelle nous assisitons, un grand nombre d'Orixas vont nous rendre visite en prenant possession au fur et à mesure des danseurs.
 
Le 'pai', maître de cérémonie, prend soin avant tout, d'ouvrir la cérémonie.
Il appelle en premier lieu EXU, gardien des temples, maisons, cités et personnes. EXU est le premier à être convié parmi nous pour amener la paix sur le terreiro et la cérémonie qui va s'y dérouler. Après quelques... de multiples tours des danseurs, des frappements de mains innombrables, des battements de tambours plus répétitifs les uns que les autres... Le 'pai' confie un plat de nourriture à chaque « EBEKE » qui se dirige vers le bas de l'escalier d'entrée et jette le contenu des plats sur le sol, en offrande à EXU pour qu'il protège la cérémonie de ce soir.
 
L'assemblée est sereine. Les Orixas peuvent être appelés l'un après l'autre par des chants qui leur sont dédiés. Ils ne vont pas venir ' dans l'ordre' pourtant...ils vont arriver selon leur humeur et l'état d'entrée en transe des danseurs.
 
Parmi les danseurs, les « EBEKE » participent aux danses lancinantes. Elles sont deux et ne rentreront pas en transe. Elles ne sont pas habitées par des Orixas. Elles sont là pour aider, soutenir et accompagner les danseurs dans leur transe. Ce sont les 'aides' de la cérémonie.
 
On se rend plus compte du temps passé. 15 minutes, 30, une heure ? Frappements de mains...frissons de tambours... paroles yorubas répétitives, danses en cercles qui n'en finissent pas... Les mains nous brûlent, les tempes frémissent, le rythme envoûte, la moiteur nous rend fébriles. On se laisserait emporter par la fièvre...
 
Les Orixas arrivent...Les voilà, on les sent... L'une des Ebeke s'est précipitée sur l'une des danseuses. Prémice imperceptible mais qui s'amplifie et se déclare incontestablement. Oxumaré, maître des mouvements et des pluies semble pressé de venir nous rendre visite sur terre. Son 'enveloppe humaine' a les yeux mi-clos, paupières qui frémissent, bouche en avant, lèvres retroussées. L'Ebeke lui dénoue sa ceinture pour lui enserrer la poitrine fermement avec et la maintenir par un noeud dans le dos.
 
Le mouvement reprend... Les yeux d'Oxumaré restent mi clos mais son enveloppe humaine suit la danse. Comme si, même perdu, même dans le noir, ces mouvement venus de la nuit des temps étaient naturels, innés. Ses mouvements sont même plus fluides. La femme n'est plus vraiment là. Le 'pouvoir de la tête' de l'Orixa a pris le dessus. Quelques tours de piste et Oxumaré sort du cercle. Elle s'affale de tout son long au centr, embrasse le cercle central, se tourne sur son flanc gauche, sur son flanc droit. Elle se relève. Se dirige vers le 'pai' assis sur un trône au fond de la salle. Fait de même à ses pieds. Les paupières mi-closes où seul le blanc transparaît... Les yeux révulsés... Oxumaré revient dans la danse... Entre temps, une des Ebeke lui a dénoué son turban blanc de la tête pour lui nouer d'une manière différente. Oxumaré reprend la danse lancinante...
 
Les Orixas descendent parmi nous. Leur heure est arrivée. Ils sont perceptibles parmi nous. Plusieurs danseuses ont commencé leur transe elles aussi. Visage crispé, yeux clos. Sont-ils même conscients ? Mais, ne nous y trompons pas, ce n'est pas de la folie que je vous décris là, mais bien une entrée en transe totalement contrôlée et encadrée.
 
Pourtant Oxumaré est plus présent, ou en avance au rendez-vous des divinités sur Terre ce soir. La danseuse se courbe. Dos plat horizontal. Jambes droites. Mains sur les genoux. Tête renversée. Yeux révulsés fébrilement agités par une autre présence... Soudainement, les épaules sont agitées de soubresauts, la bouche émet des gloussements de poule, comme pour expluser quelquechose. Corps pris de convulsions. Le corps 'vidé' de sa présence humaine se soulève, les jambes se contractent, remètent le dos à la verticale et le corps habité de l'Orixa se replace dans la danse. Pas de folie, au contraire, cette entrée en transe est encadrée, gérée, sous le contrôle du 'pai' et des Ebekes.
Le cercle des danseurs se distord au fur et à mesure des arrivées des Orixas, des entrées en transe des uns et des autres. Par moments, l'un d'entre eux sort par l'une des portes voilées. Suivi par une des Ebekes. Réapparaît plus tard.  A mes côtés, une des femmes présente est tout à coup harponnée par une des Ebeke. Mains placées sur le flanc droit, l'une sur l'autre... Foulard blanc noué en écharpe sur le torse... Elle revient parmi nous rapidement.
 
La danse au centre de la pièce s'est déstructurée, au rythme des entrées en transe et de leur stade de maturité. Oxumaré s'affale souvent à plat ventre... il semblerait qu'il soit temps...Cela fait probablement une heure ou plus que l' Orixa habite la danseuse. Le chanteur accèlère le mouvement, les tambours frémissent, les mains s'agitent, tapent, scandent le mouvement éffréné. Oxumaré, les mains dans le dos, est très souvent agitée de convulsions, les épaules s'agitent, le corps se courbe. L' « expulsion » ou la fin de l'état de transe doit être proche.
 
Mais on ne saura pas. Au plus fort  et au plus intense de la fièvre qui a envahit l'assemblée, Oxumaré se prosterne, flnac à gauche, flanc à droite une dernière fois au centre et se dirige, mains dans le dos, bouche crispée, yeux clos, vers l'une des portes voilées.
 
Entre temps, ma voisine a frémi à nouveau. L'une des Ebeke, s'approche, lui éponge le front ruisselant de sueur, lui prend les mains, les place dans le dos, serre son foulard blanc sur la poitrine.
 
Et la pousse dans le mouvement sans fin, infini, immuable, intemporel, de l'appel aux ORIXAS, durant la cérémonie du CONDOMBLE.
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